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L’Empire romain d’Occident ne s’effondra pas en 476

L’Empire romain d’Occident ne s’effondra pas en 476

Clarifications de la réalité historique

Introduction - Cadre

Dans l’article précédent, il fut question de présenter l’Antiquité tardive. Cette période était caractérisée par la progressive transition entre l’Antiquité et le Moyen Âge. La transition s’étalant de 285 à 718, il devint dès lors évident que le Moyen Âge ne débuta guère arbitrairement en 476, ce qui sous-entend une autre question… Si l’année 476 passa relativement inaperçue dans le monde romain (également appelé la Romanie), l’Empire romain d’Occident s’est-il réellement effondré à cette date ?

 

En réalité, se poser la question, c’est en partie y répondre. En effet, si Romulus Augustule fut bien déposé en 476, celui-ci avait été placé sur le trône impérial suite à l’usurpation du pouvoir par son père, Oreste, l’année précédente. Or il existait toujours un empereur d’Occident légitime. Ainsi, sous la protection de l’empereur d’Orient Zénon (474-475/476-491), Julius Nepos (474-480) s’était réfugié à Salone, capitale de la Dalmatie romaine (Croatie côtière actuelle)[1] [2].

 

Suite à l’assassinat de ce dernier (480), Zénon devint alors l’unique empereur en titre sur l’ensemble de la Romanie (Occident et Orient confondus)[3] [4]. En effet, comme explicité dans l’article précédent, les différents royaumes barbares fédérés (ayant contracté un foedus, « traité d’alliance », avec Rome) restèrent sous la souveraineté romaine[5]. Concrètement, les rois « barbares » se considéraient alors comme des « lieutenants » de l’empereur, installé à Constantinople, sur leurs territoires respectifs[6].

 

En outre, bien qu’il y ait bien eu un empereur dans la partie occidentale du monde romain, la Romanie a toujours été une et indivisible, et donc l’Empire romain également[7]. Pour comprendre cette subtilité, il faut revenir presque deux siècles en arrière. Ainsi, pour commencer, il est intéressant de s’attarder quelque peu sur l’instauration de la Tétrarchie (« gouvernement des quatre empereurs ») en 285. Ce régime impérial collégial sera caractéristique de la période de l’Empire romain tardif, dont l’Histoire se confond avec l’Antiquité romaine tardive.

 

La Tétrarchie : l’émergence d’un Empire romain d’Occident ? (285-306)

Ainsi, suite à la période de l’Anarchie militaire (235-285), ayant usurpé le pouvoir en 284, l’empereur Dioclétien (285-305) pacifia le monde romain et fut reconnu comme légitime en 285[8]. Cette année-là, il prit conscience de l’impossibilité pour un seul empereur de faire simultanément face aux usurpations militaires du pouvoir, à la pression grandissante des Barbares sur le limes et à la traditionnelle menace des Perses en Orient[9] [10]. Par conséquent, l’empereur Dioclétien désigna alors un empereur de rang inférieur, un « César », pour gérer la partie occidentale du monde romain : Maximien Hercule[11] [12].

 

Qu’est-ce que le limes romain ? La définition du concept de frontière ayant eu des réalités différentes à travers l’Histoire, il est important de s’attarder brièvement sur la définition des frontières de l’Empire romain : le limes. Celui-ci était loin d’être continu. Prenant principalement appui sur des frontières naturelles (déserts, Danube, Rhin, Euphrate, etc.), le limes était un système défensif en profondeur. Ainsi, dans la zone de contact, il se limitait à une série de positions militaires clés (forteresses, forts, tours, etc.) reliées entre elles par des voies romaines, parfois précédées d’un fossé et de palissades en bois voire, plus rarement, de murs en pierre (murs d’Hadrien et d’Antonin, en Écosse). En arrière, le limes englobait les provinces frontalières, placées sous gouvernement militaire. L’objectif du limes romain était d’assurer la sécurité de la Romanie contre les agressions extérieures tout en préparant le terrain pour de possibles conquêtes à venir.

 

L’année suivante, Maximien Hercule fut élevé par Dioclétien à la dignité d’ « Auguste » (titre officiel des empereurs), devenant ainsi le premier « empereur d’Occident » (286-305)[13]. En réalité, c’est surtout l’imperium (en latin, le pouvoir militaire) qui fut alors partagé sur des bases géo-administratives (les diocèses) entre les deux empereurs. Or cette pratique n’était alors ni nouvelle ni exceptionnelle, elle avait déjà eu cours à de nombreuses reprises dès la République romaine. Ainsi, on peut notamment citer la nomination de deux consuls pour partager l’imperium en Italie du Sud durant la Deuxième Guerre punique (218 av.J-C – 202 av.J-C)[14]. De plus, le partage du pouvoir militaire n’impliqua pas nécessairement une constante perte de cohésion entre les armées des différentes parties de l’empire[15].

 

Enfin, il est également important de préciser que le partage du pouvoir militaire entre plusieurs empereurs n’impliqua nullement une partition, une division ou un partage de l’Empire romain. En effet, premièrement, le désormais empereur d’Orient Dioclétien devint « Premier Auguste » afin d’assurer la cohérence du gouvernement impérial[16] (unicité politique) ; cette dernière institution continua à appliquer partout un droit romain uniforme (unicité juridique) ; la citoyenneté romaine continua de se propager parmi les hommes libres de l’Empire romain (unicité civique) tandis que les citoyens, les hommes libres et les marchandises restèrent libres de circuler entre les différentes parties de la Romanie (unicité économique et commerciale).

 

En 293, en tant que « Premier Auguste », Dioclétien compléta cette diarchie (« gouvernement à deux ») en adjoignant aux deux augustes un césar : Galère (césar d’Orient, 293-305) pour lui-même et Constance Chlore (césar d’Occident, 293-305) pour Maximien Hercule. Il s’agit de la Première Tétrarchie. Suite à l’abdication volontaire des deux augustes (305), leurs césars leur succédèrent[17] : Galère devint alors empereur d’Orient et « Premier Auguste » (305-311)[18] et Constance Chlore empereur d’Occident (305-306)[19] [20]. Dans la foulée, Galère nomma à son tour deux césars : Maximin II en Orient et Sévère en Occident[21] (Deuxième Tétrarchie).

 
La Première Tétrarchie (293-305)

Source : "Dioclétien et la Tétrarchie" (Histocarte).

La Seconde Tétrarchie (305-306)

Source : " L'enrayement de la Tétrarchie" (Histocarte).

L'effondrement de la Tétrarchie (306-363)

Pourtant, à la mort de Constance Chlore (306), la Deuxième Tétrarchie s’effondra rapidement, effritant au passage le principe même d’un gouvernement impérial collégial, alors aux prises avec de multiples usurpations et luttes de pouvoir. Ainsi, en 306, le fils de Constance Chlore, Constantin usurpa le pouvoir en Bretagne (actuels Angleterre et Pays-de-Galles). Il fut rapidement reconnu par l’empereur d’Occident Sévère (306-307) en tant que « césar d’Occident » (306-311)[22]. Après un retour de Dioclétien en tant que consul (308) pour tenter – vainement – de sauvegarder la Tétrarchie, la guerre civile fit rage entre sept empereurs (2 augustes, 2 césars et 3 usurpateurs), laissant craindre un retour à l’anarchie militaire[23] [24] [25] [26].

 
La Quatrième Tétrarchie (308-311)

Source : "L'effondrement de la Tétrarchie" (Histocarte).

Au terme de cette guerre civile (324), l’empereur d’Occident Constantin I° le Grand (311-337) devint alors l’unique empereur du monde romain[27]. Dès lors, il réforma la Tétrarchie au bénéfice de sa propre dynastie, les Constantiniens (311-363) : remplacement (très) progressif des liens dynastiques adoptifs (alors la norme) par des liens dynastiques héréditaires, établissement d’une union dynastique entre les différentes parties de la Romanie, mise en place d’une succession héréditaire[28] (exemple : la nomination de ses quatre fils de Constantin en tant que « césars » pour le représenter[29]), mise sous tutelle des césars par les empereurs[30] [31], etc.

 

Sous les Constantiniens, les préfectures du prétoire (Gaules, Italie, Illyrie et Orient)[32] remplaceront progressivement les diocèses pour définir les différentes parties de la Romanie. Il est à noter que, seule, la Préfecture d’Illyrie connaîtra des délimitations géo-administratives changeantes (incluant ou non la Thrace, la Grèce, la Dacie et la Crète, cédant la Pannonie à la Préfecture d’Italie ou disparaissant au sein de celle-ci, etc.).

 

(*) Les délimitations des Préfectures du prétoire ne seront définitivement fixées que lors du partage de l'autorité impériale entre les fils de Théodose I° le Grand en 395, bien que les empereurs d'Occident continueront à revendiquer l'administration de la Préfecture d'Illyrie jusqu'en 455.

Enfin, en 361, le dernier Constantinien, Julien l’Apostat, césar en Occident (355-361), s’apprêtait à entrer en conflit ouvert avec l’empereur Constance II (337-361), son cousin, lorsque ce dernier mourut[33]. Ainsi, devenu empereur (361-363), il laissa un souvenir amer de la fonction de « César ». Désormais assimilée au risque d’usurpation, les empereurs ultérieurs prirent de plus en plus l’habitude de nommer directement des augustes (soit des empereurs, soit des coempereurs sans réel pouvoir)[34]. Dès lors, le titre de « César » ne désigna plus une fonction dans le gouvernement impérial mais un simple titre dont la charge politique deviendra de plus en plus symbolique.

 

L'émergence de la Romanie occidentale (364-455)

De la sorte, la nouvelle dynastie, les Valentiniens (364-392), privilégia donc le partage de l’imperium uniquement entre les mains de deux augustes. Ainsi, l’empereur d’Occident Valentinien I° (364-375) désigna son frère Valens comme empereur d’Orient (364-378)[35]. Il est à noter que c’est à cette période que commença à émerger une certaine distinction entre les parties occidentale et orientale de la Romanie.

 

Néanmoins, les Valentiniens ne conservèrent guère durablement le pouvoir impérial. Ainsi, devenu empereur d’Orient à la mort de Valens (378)[36], puis unique empereur à la mort de Valentinien II (392)[37], Théodose I° le Grand (379-395) fut le dernier empereur à régner de manière effective sur l’ensemble de l’Empire romain[38]. A sa mort (395), il partagea « définitivement » l’autorité impériale entre ses deux fils : Honorius (« premier » empereur d’Occident, 395-423) et Arcadius (« premier » empereur d’Orient, 395-408)[39].

 

Ce partage de l’imperium entre les fils de Théodose entraîna une situation qui s’avèrera durable. En effet, chaque empereur régna désormais sur des parties bien distinctes de la Romanie dont les délimitations sont définitivement entérinées par le droit romain. Par conséquent, si l’unicité de la Romanie n’est guère remise en cause, on assistera dès lors à une distanciation de plus en plus grande entre un Occident romanisé (préfectures des Gaules et d’Italie) et un Orient hellénisé (préfectures d’Illyrie et d’Orient)[40].

 

Vers une autorité impériale réunifiée mais symbolique (455-480)

Il faudra encore attendre la disparition de la dynastie des Théodosiens (379-457) pour voir un certain délitement de la cohésion de l’Empire romain. En effet, l’assassinat de l’empereur d’Occident Valentinien III (455) et la mort de l’empereur d’Orient Marcien (457) marquèrent la fin du traditionnel lien dynastique entre les différentes parties de la Romanie. Dès lors, face aux incessantes usurpations du pouvoir en Occident, Constantinople, capitale de l’Orient romain, intervint militairement à de nombreuses reprises dans les affaires occidentales.

 

Dans ce cadre, outre l’épisode où l’empereur d’Orient Léon I° le Thrace (457-474) s’était autoproclamé empereur d’Occident (fonction alors vacante), Constantinople soutint notamment, à deux reprises, ses propres candidats au trône impérial en Occident, à savoir les césars Anthémius en 467 (devenu empereur d’Occident, 467-472)[41] et Julius Nepos en 474 (devenu empereur d’Occident, 474-480)[42] [43].

 

Pour finir, démontrant l’incohérence d’une partition politique de l’Empire romain, l’empereur d’Orient Zénon (474-475/476-491) devint le seul empereur à gouverner sur l’intégralité de la Romanie suite à l’assassinat du dernier empereur d’Occident Julius Nepos (480)[44] [45]. Néanmoins, cette réunification de l’imperium à Constantinople s’avèra très souvent théorique en raison de la présence de royaumes barbares, certes fédérés mais ayant une autonomie quasiment totale.

 

En 476, Romulus Augustule, placé sur le trône l’année précédente par son père, l’usurpateur Oreste, fut déposé par le général Odoacre. Ce dernier avait été le seul soutien politique et militaire de l’usurpation alors que les autres rois « barbares » fédérés continuaient de reconnaître Julius Nepos comme le seul empereur légitime en Occident. Sous la protection de l’empereur d’Orient, ce dernier s’était alors replié à Salone, en Dalmatie romaine, sa terre natale, afin d’éviter à l’Italie les ravages d’une énième guerre civile et se laisser le temps de préparer son retour à Ravenne, traditionnelle résidence impériale (capitale effective) de la partie occidentale[46].

Cependant, après la déposition de Romulus Augustule (476), Odoacre fut proclamé « roi en Italie » (476-493) par ses troupes (tradition romaine ayant habituellement lieu lors d’une usurpation du titre impérial). Dès lors, en vue d’assurer sa légitimité, il envoya une délégation du Sénat romain à Constantinople afin de remettre les insignes impériaux à l’empereur d’Orient Zénon (signifiant que l’Occident romain n’avait plus besoin d’un empereur particulier[47]), tout en demandant sa reconnaissance en tant que « patrice d’Italie » (vice-roi de l’empereur en Italie et son représentant en Occident)[48] [49].

Curieux hasard, une autre délégation arriva au même moment. Il s’agissait d’une ambassade de Julius Nepos, qui venait requérir le soutien militaire de Constantinople dans ses projets de retour en Italie, usurpée par Oreste, puis Odoacre. Cependant, lui-même affaibli par une usurpation (Basiliscus, 475-476), Zénon ne put soutenir son collègue et, en 477, répondit à Odoacre qu’un empereur d’Occident était encore vivant et qu’il devait donc prêter allégeance à Julius Nepos, ce qu’il accepta[50].

Ainsi reconnu « patrice d’Italie », Odoacre devint alors le vice-roi de Julius Nepos en Italie et son représentant en Occident, au grand dam du général gallo-romain Syagrius (rival d’Odoacre pour le titre de « patrice »). Agissant au nom de l’Empire, Odoacre, comme les autres rois « barbares » fédérés, « laissa subsister le gouvernement romain, autant qu’il était compatible avec l’autorité qu’il s’était attribué[51] » tandis que la loi romaine continuait de s’appliquer aux populations romaines et romanisées.

 

En 480, probablement avec l’aval d’Odoacre, le comte Ovida assassina le dernier empereur d’Occident Julius Nepos, prenant ainsi le pouvoir dans la Dalmatie romaine. Cependant, cette usurpation s’avéra de très courte durée. En effet, dès l’année suivante, Odoacre envahit et annexa la région prétextant le souci de restaurer la cohésion italo-dalmate de la Préfecture d’Italie. La nouvelle situation ne plut guère à Zénon, devenu le seul empereur de la Romanie. Ce dernier vit alors son « patrice d’Italie » (vice-roi en Italie et représentant en Occident) agir avec de plus en plus d’autonomie[52].

Le point de rupture fut atteint en 486. Pour comprendre la situation, il faut revenir un peu en arrière, en 476-477. En effet, au départ, deux candidats viables se démarquèrent pour recevoir le titre de « patrice d’Italie » et représenter la souveraineté romaine en Occident :

  • Syagrius (469-486), un général gallo-romain qui administrait une enclave romaine dans le Nord de la Gaule (entre la Loire et la Somme, centrée sur Soissons) et s’était allié aux Wisigoths, le peuple fédéré le plus puissant.
  • Odoacre (476-493), un général romain d’origine skyre devenu « roi en Italie » qui détenait le pouvoir effectif dans la péninsule depuis la déposition de Romulus Augustule (476).

Finalement, Odoacre ayant été choisi (477), Syagrius entra en dissidence avec ce dernier. Par la suite, l’assassinat de Julius Nepos (480), dernier empereur d’Occident, privait ce dernier de la protection impériale. Par conséquent, la crainte d’une prochaine usurpation de Syagrius, qui aurait été soutenue par les Wisigoths, incita Odoacre à agir rapidement en ordonnant, en 486, au général romain Clovis (482-511), également roi du peuple fédéré des Francs[53], de « rétablir l’ordre » dans le Nord de la Gaule. Ayant remporté la victoire lors de la fameuse bataille de Soissons, le Mérovingien (dynastie de Clovis) organisa un triomphe « à la romaine » (parade militaire avec distribution d’or et d’argent au peuple) dans les rues de Soissons. Cet ultime affront d’Odoacre envers Zénon scella son sort.

Ainsi, dès 488, l’empereur envoya Théodoric le Grand (493-526), roi du peuple fédéré des Ostrogoths, pour chasser Odoacre et « rétablir l’ordre » en Italie. Le Royaume des Ostrogoths, fédéré au sein de la Romanie, venait alors de voir le jour[54]. En Occident, la souveraineté romaine perdura encore quelques dizaines d’années tandis que le monopole impérial, très symbolique, sur la romanité perdura encore un peu moins de deux siècles.

 

En effet, fiers de participer à la civilisation romaine, les rois barbares se perçurent davantage comme les « lieutenants[46] » de l’empereur dans leurs territoires respectifs[47][48][49]. Ainsi, une souveraineté romaine put se maintenir sur les différents peuples fédérés (Francs, Burgondes, Wisigoths, Ostrogoths, etc.), peuples barbares ayant contracté un foedus (« traité d’alliance ») avec Rome. Par ce traité, un peuple barbare était autorisé à s’établir sur des terres romaines en échange d’un soutien militaire. Parallèlement, alors que les Barbares continuaient à être gouvernés par leurs chefs et leurs coutumes, les populations romanisées, elles, restèrent soumises à la « loi romaine » et à l’impôt romain.

Néanmoins, cette situation s’avéra de plus en plus théorique à mesure que le pouvoir romain déclinait en Occident. Par conséquent, les empereurs d’Occident, puis de Constantinople n’eurent souvent d’autres choix que de déléguer leur  autorité aux différents chefs barbares[50]. Cette situation limita fréquemment la souveraineté romaine à une approbation formelle des rois barbares[51], au maintien de l’application de la loi romaine aux populations romanisées et donc au monopole impérial sur la romanité. On peut également mentionner l’alliance politique et militaire entre l’Empire romain et les Mérovingiens (descendants du roi des Francs Clovis, 481-511), seuls rois « barbares » convertis au christianisme chalcédonien (Concile de Chalcédoine en 451, religion officielle de Rome), comme le démontre, en 508, l’octroi du titre de « consul en Gaule » à Clovis par l’empereur Anastase I° (491-518) pour les services rendus à Rome[52].

Plus rarement, lorsque les rois barbares ne correspondaient plus à leurs intérêts, les Romains conduisirent des interventions militaires pour restaurer l’autorité impériale directe en Occident, à l’instar des reconquêtes de l’empereur Justinien I° le Grand (527-565) : le Royaume des Vandales (Afrique du Nord, Sardaigne, Corse et Baléares, 533), le Royaume des Ostrogoths (Italie, Dalmatie, Sicile, 535-553) et le Sud-Est du Royaume des Wisigoths (Espagne, 552-555), sans oublier le renforcement de la souveraineté romaine sur le peuple fédéré des Wisigoths.

 
  • En 537, Théodebert I° (534-548), petit-fils de Clovis et roi des Francs à Reims (future Austrasie, peu romanisée) rejeta la souveraineté romaine en cessant de battre monnaie à l’effigie de l’empereur, au grand dam de Justinien I° le Grand (527-565). Néanmoins, les Mérovingiens (descendants de Clovis) maintiendront une alliance politique et militaire avec Constantinople jusqu’au règne de Dagobert I° (629-639). Alors, souhaitant se poser en égal de l’empereur Héraclius (610-641), celui-ci se désolidarisa des intérêts romains au profit des intérêts propres aux Francs à l’occasion de l’invasion arabo-musulmane de la Syrie.
  • En 570, le roi des Wisigoths Léovigild (569-586) rejeta la souveraineté romaine et entreprit la reconquête de l’Espagne romaine, récupérée par Constantinople en 552-555. Néanmoins, les populations romaines et romanisées restèrent sujettes à l’application du droit romano-byzantin jusqu’en 654. Alors, suite à l’émergence d’une identité romano-wisigothique forte, le roi Receswinthe (649-672) abrogea alors la « loi romaine des Wisigoths » au seul profit de la « loi des Wisigoths ».
 

Conclusion

Pour conclure, au vu des éléments abordés dans cet article, il est tout à fait normal d’avoir de plus en plus de difficulté à envisager l’existence d’un Empire romain d’Occident indépendant de sa partie orientale. En réalité, cette dénomination est un abus de langage, une convention entre historiens pour désigner la partie occidentale de la Romanie (qui correspond aux  préfectures du prétoire des Gaule et d’Italie). Pour comprendre cette situation, il est intéressant de brièvement revenir sur les idées principales de cet article.

 

Ainsi, premièrement, la Romanie occidentale fut-elle, au mieux, autonome sur le plan militaire. En effet, il faut garder en mémoire le système politique de la Tétrarchie : la séparation de l’autorité impériale entre plusieurs empereurs sur des bases géo-administratives (les diocèses, puis les préfectures du prétoire). Or il est à noter que le pouvoir impérial relève en premier lieu du pouvoir militaire (imperium, commandement militaire).

 

Deuxièmement, l’établissement de royaumes barbares dans l’Occident romain n’impliqua nullement la fin de la souveraineté romaine sur ces territoires. Ainsi, étant fédérés à Rome, les rois barbares agirent au nom de l’empereur en titre, les lois romaines continuèrent à s’appliquer aux populations romaines et romanisées tandis que les peuples barbares installés sur des terres romaines conservèrent leurs chefs et coutumes tout en appuyant militairement Rome.

 

Ainsi, après l’assassinat du dernier empereur d’Occident Julius Nepos (480), Constantinople reprit à son compte la souveraineté romaine sur les royaumes barbares en Occident. Cette situation démontre également que la Romanie ne fut jamais séparée en deux ou plusieurs entités politiques indépendantes. En effet, comme seule l’autorité impériale était partagée, celle-ci fut réunifiée dès lors qu’il ne resta plus que les empereurs de Constantinople, ces derniers perpétuant la souveraineté romaine sur les peuples fédérés d’Occident.

 

Pour terminer, les principaux concepts ayant été définis (Tétrarchie, peuples fédérés, limes, imperium, Romanie, etc.), il parait dès lors préférable d’utiliser les termes de Romanie occidentale (ou partie occidentale, Pars Occidentalis) et de Romanie orientale (ou partie orientale, Pars Orientalis) pour désigner respectivement l’Empire romain d’Occident (en anglais, Western Roman Empire) et l’Empire romain d’Orient (en anglais, Eastern Roman Empire).

 

Enfin, il peut désormais s’avérer intéressant de commencer notre voyage à travers les différentes étapes de l’Antiquité tardive, à commencer par le contexte de départ. Nous remonterons ainsi à la fin du « Siècle d’Or » de la Rome classique : l’assassinat de l’empereur Commode, le dernier des Antonins, en 192.

 
  1. VOJNOVIC Lujo, Histoire de Dalmatie : avec 18 graveres hors texte ; des origines au marché infâme (1409), ed. Textor Verlag, (en ligne), 2008.
  2. LOHATEPANONT Ken, “Who’s Really the Last Roman Emperor?”, History Republic, (online), 2018, [https://medium.com/history-republic/whos-really-the-last-roman-emperor-7d9461f893ab].
  3. Ibidem.
  4. SAINT-PIERRE Louis-Patrick, « « Rome » après Rome : Changements, fragmentations et vitalité derrière la concurrence médiévale autour de la romanitas », Revue d’Histoire de l’Université de Sherbrooke, (en ligne), 2017, [https://www.academia.edu/35136481/_Rome_ apr%C3%A8s_Rome_Changements_fragmentations_et_vitalit%C3%A9_derri%C3%A8re_la_concurrence_m%C3%A9di%C3%A9vale_autour_de_la_romanitas?email_work_card=view-paper].
  5. Ibidem.
  6. LE BOHEC Yann, « Odoacre », Universalis, (en ligne), s.d., [https://www.universalis.fr/encyclopedie/odoacre/].
  7. INGLEBERT Hervé, « Les discours de l’unité romaine au quatrième siècle », 2015.
  8. HOLMANT Ysaline, « 1er mars 293 – Dioclétien instaure la « tétrarchie », Hérodote, (en ligne), 2020, [https://www.herodote.net/ 1er_mars_293-evenement-2930301.php].
  9. HOLSTEIN Antony, « Tétrarchie », Universalis, (en ligne), s.d., [https://www.universalis.fr/encyclopedie/tetrarchie/].
  10. BENOIST Stéphane, « Chapitre 1 – De la Tétrarchie à l’Empire des Théodose », Rome, dans Cairn, (en ligne), 2016, [https://www.cairn.info/une-histoire-personnelle-de-rome–9782130617846-page-215.htm].
  11. COLLOGNAT Annie, « La Tétrarchie de Dioclétien à Constantin (284-324) », Ministère de l’Éducation nationale, (en ligne), 2020, [https://eduscol.education.fr/odysseum/la-tetrarchie-de-diocletien-constantin-284-324].
  12. HOLMANT Ysaline, op.cit.
  13. COLLOGNAT Annie, op.cit.
  14. INGLEBERT Hervé, op.cit.
  15. Ibidem.
  16. HOLMANT Ysaline, op.cit.
  17. COLLOGNAT Annie, op.cit.
  18. Ibidem.
  19. HOLMANT Ysaline, op.cit.
  20. HOLSTEIN Antony, op.cit.
  21. REMY Bernard, Dioclétien et la tétrarchie, ed. FENIXX, 1998, 132p.
  22. COLLOGNAT Annie, op.cit.
  23. Ibidem.
  24. « L’enrayement de la Tétrarchie », Histocarte, (en ligne), 2020, [http://histocarte.fr/2020/02/11/lenrayement-de-la-tetrarchie/].
  25. « L’effondrement de la Tétrarchie », Histocarte, (en ligne), 2020, [http://histocarte.fr/2020/02/18/leffondrement-de-la-tetrarchie/].
  26. « La recomposition de l’Empire », Histocarte, (en ligne), 2020, [http://histocarte.fr/2020/02/25/la-recomposition-de-lempire/].
  27. HOLMANT Ysaline, « Constantin le Grand – Le premier empereur chrétien », Hérodote, (en ligne), 2019, [https://www.herodote.net/ Le_premier_empereur_chretien-synthese-131.php].
  28. COLLOGNAT Annie, op.cit.
  29. « César, (caesar, titre) », Histoire du Monde, (en ligne), s.d., [https://www.histoiredumonde.net/Cesar-caesar-titre.html].
  30. Ibidem.
  31. MAURICE Jules, « Les capitales impériales de Constantin et le meurtre de Crispus », Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, (en ligne), 1914, [https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1914_num_58_3_73411].
  32. CHASTAGNOL André, « Les préfets du prétoire de Constantin », Revue des Études Anciennes, (en ligne), 1968, [https://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1968_num_70_3_3822].
  33. FOUQUET Claude, « Julien l’Apostat (331-363) – La mauvaise réputation », Hérodote, (en ligne), 2020, [https://www.herodote.net/ La_mauvaise_reputation-synthese-628.php].
  34. « César, (caesar, titre) », op.cit.
  35. LE BOHEC Yann, « Valentinien Ier (321-375) empereur romain (364-375) », Universalis,(en ligne), s.d., [https://www.universalis.fr/ encyclopedie/valentinien-ier/].
  36. DIGNAT Alban, « 9 août 378 – L’empereur Valens tué à Andrinople », Hérodote, (en ligne), 2019, [https://www.herodote.net/9_aout_378-evenement-3780809.php].
  37. « Valentinien II », Larousse, (en ligne), s.d., [https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Valentinien_II/148090].
  38. SCHMIDT Joël, « Théodose Ier le Grand 346-395), empereur romain (379-395) », Universalis, (en ligne), s.d., [https://www.universalis.fr/encyclopedie/theodose-ier-le-grand/].
  39. Ibidem.
  40. LEVY Antoire, « Bulletin d’Histoire et de Théologie comparées : Occident latin et Orient byzantin », Revue des Sciences philosophiques et théologiques, 2005, pp 337-365.
  41. « Léon Ier », Larousse, (en ligne), s.d., [https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/L%C3%A9on_I_er/129481].
  42. LOHATEPANONT Ken, op.cit.
  43. SARTRE Maurice, « Pendant ce temps, en Orient…. », L’Histoire, (en ligne), 2015, [https://www.lhistoire.fr/pendant-ce-temps-en-orient].
  44. « Empereur romain », Histoire du Monde, (en ligne), 2005, [https://www.histoiredumonde.net/Empereur-romain.html].
  45. HOLMANT Ysaline, « 4 septembre 476, Fin de l’Occident romain », Hérodote, (en ligne), 2021, [https://www.herodote.net/ 4_septembre_476-evenement-4760904.php].
  46. VOJNOVIC Lujo, op.cit.
  47. LOHATEPANONT Ken, op.cit.
  48. LE BOHEC Yann, op.cit.
  49. VOJNOVIC Lujo, op.cit.
  50. Ibidem.
  51. Ibid.
  52. Ibid.
  53. FREMDER Richard, « Clovis et les Francs », Hérodote, (en ligne), 2018, [https://www.youtube.com/watch?v=maU8hFXZS8g&list= WL&index=2].
  54. LE BOHEC Yann, op.cit.
  55. VOJNOVIC Lujo, op.cit.
  56. BOQUEHOT Vincent, « Antiquité classique – Derniers sursauts de l’Antiquité (VI°-VII° siècles) », Hérodote, [en ligne], 2019,  [https://www.herodote.net/Derniers_sursauts_de_l_Antiquite_VIe_VIIe_siecles_-synthese-2412-511.php].
  57. LARANE André, « Clovis et les Mérovingiens – Une civilisation plus lumineuse qu’on ne le croit », Hérodote, [en ligne], 2020, [https://www.herodote.net/Une_civilisation_plus_lumineuse_qu_on_ne_croit-synthese-2293-428.php].
  58. LEBECQ Stéphane, « Les Barbares à l’assaut de l’Occident », L’Histoire, [en ligne], 1998, [https://www.lhistoire.fr/les-barbares-%C3%A0-lassaut-de-loccident].
  59. LARANE André, op.cit.
  60. SAINT-PIERRE Louis-Patrick, op.cit.
  61. MANIÈRE Fabienne, « Clovis (466-511), le barbare qui enfanta l’Occident », Hérodote, (en ligne), 2019, [https://www.herodote.net/Le_barbare_qui_enfanta_l_Occident-synthese-1890.php].

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