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Poutine et l’armée russe (2/5)

Poutine et l’armée russe (2/5)

2004-2008 : Second mandat présidentiel et le redressement de la situation militaire

(mis à jour le 27 mai 2020)

Introduction - Cadre

Si le premier mandat présidentiel (2000-2004) avait permis de stabiliser la Fédération de Russie sur les plans économique, politique, intérieur, international et, évidement, militaire, le second mandat, lui, sera le mandat de la consolidation du « système Poutine » (qui est encore en cours de formation) ainsi que du redressement économique et militaire. 

Politiquement, réélu en mars 2004 avec une majorité confortable (72% des voix dès le premier tour [1]), Poutine eut les coudées franches afin de pérenniser la « verticale du pouvoir » , concrétisée par la centralisation des pouvoirs présidentiels et le renforcement de la la position des guébistes dans les institutions russes.

Économiquement, Poutine s’est lancé dans un interventionnisme accru dans les secteurs stratégiques de l’économie russe. Ainsi, l’État se lança dans le rachat de parts dans les fleurons du secteur de l’énergie : Gazprom (de 38% en 2004 à 50% en 2008 [2]).  Dans le même temps, dans le cadre de la lutte contre les oligarques, l’entreprise pétrolière publique Rosneft rachèta progressivement les filiales de Ioukos (2004 et 2007) tandis que Gazprom racheta Sibneft en 2005 [2]. De là, les prochaines années verront le contrôle de l’État s’accroître sur l’économie en prenant le contrôle d’entreprises-clés, dont les filiales se retrouvent dans des secteurs divers et variés. 

Militairement, malgré la persistance d’une guerrilla tchétchène, la situation de l’armée russe fut stabilisée (victoire en Tchétchénie, revalorisation de l’image de l’appareil militaire russe, etc.). Dès lors, il était venu le temps de passer à l’étape suivante : le redressement des forces armées. Ainsi, Poutine se lança dans une politique de réarmement, ou plutôt de ré-équipement, afin de satisfaire les besoins immédiats de l’armée russe.

Les prémisses du programme de modernisation de l'armée russe

En effet, en 2004, l’armée russe était encore principalement équipée de matériels soviétiques dépassés ou en voie de l’être. Ainsi, dans l’incapacité financière d’entreprendre un véritable programme de modernisation, Poutine fut contraint de limiter le réarmement à la fourniture de versions modernisées d’anciens équipements soviétiques et de quelques nouveaux équipements russes. L’exemple typique de cette politique n’est autre que le char de combat principal russe T-90A.

T-90A

Source : T-90A (Flickr)

Initialement appelé T-72BU [3], il fut développé par Uralvagonzavod en 1990 et entré en service en 1993. Le T-90 s’inscrit dans la continuité des versions modernisées du char T-72, combinant l’ossature du T-72B et le système de conduite de tir du T-80U, tous des chars soviétiques [4]. Dans sa version T-90A (2004), le char était destiné à devenir l’équipement standard de l’armée russe, en remplacement des T-72, obsolètes, et des T-80, dont l’utilisation s’était avérée désastreuse durant la Première Guerre de Tchétchénie [5].

Il paraissait rapidement évident que la modernisation de l’armée russe ne pourrait se limiter à terme à une simple modernisation d’équipements soviétiques afin de prolonger leur durée de vie et les adapter aux nouveaux besoins. Ainsi, dès mai 2004, Poutine réaffirma devant l’Assemblée fédérale la primauté de la dissuasion nucléaire dans les efforts de modernisation de l’armée russe [6]

Développé à partir des années 1980, les missiles balistiques intercontinentaux Topol-M furent mis en service en 1997. En 2006, une version adaptée sur lanceur mobile fut mise en service. Source de l'image : Topol-M (Wikipedia)

La dissuasion nucléaire, la grande oubliée de la modernisation

Plus tard, en novembre 2004, cette vision de la primauté de la dissuasion nucléaire fut confirmée lorsque qu’il annonça son intention de lancer un programme de production de missiles et d’armes nucléaires [7]. Ainsi, la recherche et le développement balistiques reprenant une nouvelle vigueur, le missile balistique de courte portée 9M723 Iskander-M ainsi qu’une version adaptée sur un lanceur mobile du missile balistique intercontinental RS12M1 Topol-M (1997) purent être mis en service dès 2006 [8]

Iskander-M

Source : 9K720 Iskander (Wikipedia)

Le missile Iskander-M (9M723) est assez connu en Occident. En effet,  le déploiement et le retrait de batteries de ces missiles dans l’oblast de Kaliningrad permet de mesurer l’intensité des tensions entre Moscou et Washington depuis 2008.

Son développement commença dès la fin des années 1980. Ensuite, une série de 13 tests du missile eurent lieu de 1998 à 2005. En 2006, il put ainsi entrer en service au sein de l’armée russe. 

L’Iskander-M est un missile balistique de courte portée (<500km). En effet, sa portée est de 400-500km.  Sa variante pour l’exportation, le 9M720 Iskander-E, n’aura une portée que de 280km. Le missile utilise une combinaison du système satellitaire GLONASS (voir Infra) et de système de guidage radar de terrain.

Pendant ce temps, à défaut de produire de nouvelles générations de vecteurs nucléaires, le regain du programme de recherche balistique bénéficia également à la dissuasion nucléaire avec la poursuite du développement d’anciens projets (les missiles de croisière air-sol Kh-101 / Kh-102 Raduga, le missile balistique mer-sol RSM-56 Bulava et le planeur hypersonique Avanguard) ou le lancement de nouveaux projets (les missiles balistiques intercontinentaux RS-24 Yars et RS-28 Sarmat et le missile de croisière sol-sol 9M729 Novator) [9]. Or tous ces missiles feront parler d’eux dans les années à venir.

Néanmoins, si la modernisation des vecteurs nucléaires était sur la bonne voie, il en était tout autrement de la modernisation de l’arsenal nucléaire russe. Celui-ci était alors en voie d’obsolescence « morbide ». En effet, ayant hérité de l’arsenal nucléaire soviétique en 1991, la Russie a été contrainte de réduire progressivement le nombre d’ogives nucléaires alors que, dans le même temps, l’arsenal était sous-financé, impactant la maintenance des dîtes ogives. Rien n’ayant été fait pour modifier la donne, la détérioration s’était poursuivie durant le premier mandat présidentiel de Poutine (2000-2004) et continua durant le second mandat (2004-2008). 

Ainsi, malgré les effets d’annonce de Poutine quatre ans plus tôt, en 2008, « Boris Nemtsov, l’un des leaders de l’opposition démocratique (1959-2015), avait même accusé le président russe de miner la souveraineté de la Russie par sa négligence à l’égard du déclin des forces stratégiques [10] » . Pourtant, même en 2008, la modernisation de l’arsenal nucléaire russe ne figurait toujours pas dans le « vaste programme de réforme militaire lancé fin 2008 par le ministre de la Défense Anatoli Serdioukov » [10]. Il faudra encore attendre 2011 pour que la dissuasion nucléaire revienne effectivement à l’avant-plan de la modernisation de l’armée russe.

GLONASS, une modernisation de la composante spatiale

Parallèlement à la modernisation d’équipements soviétiques et au programme de recherche et développement balistiques, Poutine mit un point d’honneur à restaurer l’opérationnalité du système satellitaire GLONASS, notamment en le modernisant. Ce système satellitaire consiste en une constellation de 24 satellites permettant la navigation spatiale et le positionnement global. C’est le concurrent russe du système américain GPS et européen Galileo. 

Le programme GLONASS fut initié par l’Union soviétique en 1976 pour remplacer les satellites de type Tsiklon, largement inefficaces du fait de limitations techniques [10]. Ainsi, les premiers satellites Uragan furent lancés en 1982 [10]. Ayant récupéré le contrôle du programme lors de la disparition de l’Union soviétique, la Russie poursuivit le développement du système satellitaire par le lancement de nouveaux satellites Uragan, ce qui permit une pleine opérationnalité en 1995.

Néanmoins, suite à la crise économique de 1998-1999, Moscou se retrouva dans l’impossibilité de pouvoir assumer le financement du système GLONASS, dont la gestion fut transférée du Ministère de la Défense à Roscosmos, l’agence spatiale russe civile. 

Devant une telle situation, en juillet 2000, Poutine dut faire appel à l’aide financière de la Chine pour développer une nouvelle génération de satellites (Uragan-M) pour compléter et moderniser la constellation du système GLONASS. A ce moment, il ne restait que 14 satellites sur les 24, dont nombre étaient en fin de vie.

Dès le mois d’octobre, trois satellites Uragan purent ainsi être mis en orbite [10]. En 2001, Poutine fit du système GLONASS une des priorités de son gouvernement, notamment pour faire progresser technologiquement l’armée russe après le désastre du Koursk… Ainsi, la même année, le premier satellite de deuxième génération Uragan-M fut mis en orbite. 

Ensuite, en 2002, le programme fédéral GLONASS annonça le remplacement progressif de tous les satellites par des Uragan-K, satellites de nouvelle génération (qui fut annoncé pour 2008 mais débutera en 2011) [11]

Début 2004, la situation de la constellation GLONASS restait peu enviable, ne comprenant que 11 satellites (sur les 24 nécessaires). La constellation inclut alors 9 Uragan et 2 Uragan-M, des satellites de seconde génération. Pour la première fois, tous les satellites déjà en orbite étaient opérationnels [11] [12] [13].

Uragan-M

Source : Soyuz 2-1b launches Uragan-M GLONASS satellite (NASA Space Flight)

Poursuivant ses efforts, le gouvernement russe accentua ses efforts de modernisation des satellites dès 2003 afin de compléter le système GLONASS. Progressivement, le nombre de satellites Uragan mis en orbite diminua (trois en 2002, deux en 2003 et 2004 et un en 2005) tandis que le nombre d’Uragan-M, lui, augmenta (un en 2003 et 2004, deux en 2005, trois en 2006 et six en 2007) [12] [13]. Le dernier satellite Uragan sera désactivé en 2009.

Début 2008, le résultat de cette modernisation était simple : un système GLONASS partiellement opérationnel était restauré. A ce moment là, la constellation comprenait 6 Uragan (dont 5 en fin de vie) et 13 Uragan-M (dont 1 en réserve) [12] [13].

Ainsi, le succès de cette modernisation permit de concevoir un nouvel avenir pour le GPS russe. En effet, dès 2004, « un accord de coopération [fut] signé entre l’agence spatiale russe et l’organisation indienne pour la recherche spatiale (Isro) pour étudier la mise en orbite de satellites de troisième génération (Ouragan-K) au moyen de lanceurs indiens [14] » . De plus, de nature militaire, le système GLONASS s’ouvrira également aux utilisations civiles dès 2008.

Conclusion

A la fin de ce second mandat présidentiel de Poutine, tout est déjà mis en place pour permettre le vaste programme de modernisation de l’armée russe. Premièrement, la production d’équipements soviétiques modernisés put satisfaire les besoins immédiats de l’armée russe en attendant une modernisation technologique. Deuxièmement, le programme de recherche et de développement de missiles permit à l’armée russe de se remettre à niveau concernant la technologie balistique. Enfin, troisièmement, la modernisation du système GLONASS – même si les efforts de modernisation et de complétion se poursuivront encore quelques années – permit à l’armée russe de s’équiper d’un système satellitaire comparable au GPS américain.

Néanmoins, les évènements continueront de s’accélérer, ce qui incitera Moscou à s’investir davantage dans la modernisation militaire et technologique. En effet, dès 2002-2006, le programme américain de défense antimissile prévoyait déjà de s’étendre aux membres européens de l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord [16].

Source : La Russie ne peut pas ignorer les tentatives US d'ébranler la paix (Sputnik)

En 2008, le bouclier antimissile américain commencera à se concrétiser, ce qui entrainera une augmentation dangereuse des tensions entre Moscou et Washington. Une tension telle qu’on parlera de « retour de la Guerre froide », la Russie abandonnant définitivement sa diplomatie occidentaliste. Pour résumer, l’année 2008 sera l’impulsion finale qui déclenchera le programme de réarmement de la Russie…

  1. « 20 ans de pouvoir de Vladimir Poutine : les 15 dates clés pour comprendre », RTBF, 2019, [https://www.rtbf.be/info/monde/detail_20-ans-de-pouvoir-de-vladimir-poutine-les-15-dates-cles-pour-comprendre?id=10288964].
  2. DEFEUILLEY Christophe, « Gazprom », Flux, n°76-77, in Cairn, 2009, [https://www.cairn.info/revue-flux1-2009-2-page-126.htm#].
  3. « How India sipped T-90 (T-72BU) poison to save the Russian Tank Industry? », Global Defense Corp, 2020, [https://www.globaldefensecorp.com/2020/03/24/how-india-sipped-t-90-poison/].
  4. « Char de combat russe T-90 », Strategic Bureau of Information on Defense Systems« , s.d., [http://www.strategic-bureau.com/t-90-char-russie/].
  5. PETIT Pierre, « Le T-90 : Dernier souffle soviétique de la guerre froide », Areion24 News, 2019, [https://www.areion24.news/2019/11/25/le-t-90-dernier-souffle-sovietique-de-la-guerre-froide/].
  6. SHOUMIKHIN Andreï, « Modernization of Armed Forces in Russia: Goals and Problems », National Institute for Public Policy, 2004, [https://www.nipp.org/wp-content/uploads/2014/11/June-04-website1.pdf].
  7. DAOUDI Mounia, « Poutine relance sa course à l’armement », RFI, 2004, [http://www1.rfi.fr/ actufr/articles/059/article_31919.asp].
  8. « SS-26 Iskander », Missile Threat, CSIS Missile Defense Project, 2016, [https://missilethreat.csis .org/missile/ss-26-2/], (mis à jour en 2019).
  9. « Missiles of Russia », Missile Threat, CSIS Missile Defense Project, 2018, [https://missilethreat.csis.org/country/russia/].
  10. BAEV Pavel, « La modernisation nucléaire russe et les « supermissiles » de Vladimir Poutine », IFRI, Russie.Nei.Visions, 2019, [https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/baev_ modernisation_nucleaire_russe_2019.pdf].
  11. « Glonass », Encyclopedia Astronautica Index, s.d., [http://astronautix.com/g/glonass.html].
  12.  « Glonass history », Information and Analysis Center for Positionning, Navigation and Timing, s.d., [https://glonass-iac.ru/en/guide/].
  13. « Uragan (GLONASS, 11F654) », Gunter’s Space Page, s.d., [https://space.skyrocket.de/doc_sdat/ uragan.htm].
  14. « Uragan-M (GLONASS-M, 14F113) », Gunter’s Space Page, s.d., [https://space.skyrocket.de/doc_ sdat/uragan-m.htm].
  15. URBAN Marion, « Glonass, à marche forcée », RFI, 2007, [http://www1.rfi.fr/sciencefr/articles/096/article_60759.asp]. 
  16. « Défense antimissile », OTAN, 2009, [https://www.nato.int/summit2009/topic_fr/16-missile-defence.html].

Image de tête : Source : « Bull’s Eye: WATCH Russia’s Iskander Missile Launch » (Sputnik).

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