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L’armée russe avant Poutine (4/4)

L’armée russe avant Poutine (4/4)

1998-1999 : La Guerre du Kosovo, la terrible prise de conscience des autorités russes

(mis à jour le 22 septembre 2020)

Introduction - Cadre

Au terme de la Première Guerre de Tchétchénie, le Kremlin entama une série de réflexions concernant la modernisation de l’armée russe. Néanmoins, le conservatisme de la hiérarchie militaire entraîna l’inefficacité des rares tentatives de réforme qui furent effectivement entamées. Il fallut donc attendre un élément qui débloquerait inévitablement la situation, un choc ou un traumatisme assez important pour infléchir la position des plus conservateurs de la hiérarchie militaire. Ce choc sera la Guerre du Kosovo (1998-1999)…

En 1992, la République fédérale de Yougoslavie avait succédé à la République fédérative socialiste de Yougoslavie suite à la perte de la Bosnie-Herzégovine, de la Croatie, de la Macédoine et de la Slovénie. La Yougoslavie ne comprenait alors plus que la Serbie (incluant la Voïvodine et le Kosovo) et  le Monténégro. Dans le même temps, par leur soutien aux Serbes de Bosnie, les Yougoslaves furent impliqués dans la Guerre de Bosnie (1992-1995), un des nombreux conflits issus du démembrement de la Yougoslavie [1].

Le 6 mars 1998, lorsque la Guerre du Kosovo débuta, la Yougoslavie était dirigée par Slobodan Milošević depuis le 23 juillet 1997. Or celui-ci même avait déjà supprimé le statut d’autonomie au Kosovo peu de temps après son arrivée à la présidence de la Serbie (1989-1997) [2].

Du 24 mars au 10 juin 1999, devant l’impossibilité de résoudre le conflit par la voie diplomatique, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) débuta une campagne de frappes aériennes sur la Serbie : l’Opération Allied Force [3]. Deux des objectifs politiques étaient le retrait militaire des troupes yougoslaves du Kosovo et le déploiement de forces internationales [3]

Source : République fédérale de Yougoslavie (Wikipedia)

Les réactions immédiate en Russie

Rapidement, les bombardements aériens furent officiellement condamnés par le Kremlin alors que la coopération Russie-OTAN fut suspendue. La position russe pouvait être résumée par ces propos du ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov : « Menée au nom de prétendus idéaux démocratiques, l’intervention de l’OTAN en RFY constitue une agression contre un État souverain, un blasphème contre ces mêmes idéaux […] qui a déclenché la catastrophe humanitaire qu’elle prétendait vouloir prévenir » [9] [10].

De plus, l’intervention occidentale en Yougoslavie était perçue comme une menace directe à la sécurité de la Russie. En effet, l’action semblait s’inscrire dans la continuité du tout récent élargissement de l’OTAN (12 mars 1999) à la République tchèque, la Hongrie et la Pologne, des anciens alliés de l’Union soviétique au sein du Pacte de Varsovie  [10]. Or cette extension jusqu’aux frontières russes (la Pologne est adjacente de l’Oblast de Kaliningrad, une enclave russe) était déjà perçue par le Kremlin comme une menace à la sécurité même de la Russie

En outre, ce soutien occidental à l’indépendantisme kosovar renvoyait également la Russie face à ses « propres démons ». « Et si les Occidentaux en venaient à soutenir l’indépendantisme tchétchène ? » [11]. 

Elargissement de l'OTAN

Source : Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (Wikipedia)

Les réactions de la Russie dans les Balkans

Troupes russes à Pristina

Source : Приштинский lancer en mars. Les vingt ans de l'exploit des parachutistes russes (Weaponews.com)

Dans les Balkans, il est intéressant de mentionner que, dès le 13 avril 1999, le Parlement de la Yougoslavie avait voté en faveur d’une adhésion à l’Union slave (processus d’union plus formel qu’effectif ayant débuté en 1997 entre la Russie et la Biélorussie) [4] [5]. Néanmoins, si Minsk y était fortement favorable, la Russie, elle, se montra beaucoup plus réticente du fait que cette intégration revêtait un important volet « sécurité-défense ». Ainsi, l’adhésion yougoslave entraînait un risque de devoir s’engager dans un conflit de grande ampleur [6]. En conséquence, à défaut d’en devenir membre, la Yougoslavie se vit reconnaître le statut d’État observateur au sein de l’Union slave en décembre [5].

Pourtant, malgré le positionnement officiel de la Russie par rapport à la situation en Yougoslavie, un évènement des plus inattendu eut lieu à Pristina, capitale du Kosovo. Le 12 juin, alors que les troupes de la KFOR entrèrent sur le territoire kosovar, des troupes aéroportées russes (initialement stationnées en Bosnie dans le cadre onusien de la Force de stabilisation) prirent « a priori » l’initiative de s’emparer de l’aéroport de Pristina [7]. Cette action fut à deux doigts d’entraîner un conflit entre la Russie et l’OTAN.

Pour rappel, la transition postsoviétique et le conflit tchétchène avaient affaibli la Russie, qui ne pouvait donc pas intervenir de manière crédible dans la « Question yougoslave ». Ainsi, ce fait d’armes à Pristina fut couvert par le Kremlin afin que Moscou puisse disposer d’une présence militaire et, donc bénéficier d’un levier politique pour défendre les intérêts russes dans les Balkans [8].

Conséquences sur la modernisation de l'armée russe

Par la suite, Boris Eltsine avait tenté de redorer le blason de la Russie en mettant en avant sa modération, sa capacité d’intermédiation et en demandant une forte présence russe dans le futur contingent de maintien de la paix [10]. En vain. La crise du Kosovo avait globalement marqué l’échec de l’approche pro-occidentale, alors majoritaire au sein des élites russes [11].

Il est important de préciser que « cet alignement est un ajustement imposé par les réalités, car la défaillance des moyens militaires russes sur le terrain entravait a priori toute possibilité d’initiative régionale. Les forces russes furent constamment dépendantes de l’OTAN […] pour l’entretien de leurs troupes [dans les Balkans] » [10].

La conséquence de cet état de fait était clair. « Cette subordination [militaire fut] mal vécue par les officiers supérieurs russes sur le terrain » [10], en Bosnie notamment. Ainsi, les conservateurs et les militaires étaient lassés de l’attitude pro-occidentale du Kremlin, qui n’eut apporté que peu de bénéfice à la Russie. Le premier évènement allant en ce sens ne fut rien d’autre que l’intervention militaire précitée des troupes russes sur l’aéroport de Pristina.

Conclusion

Après la Première Guerre de Tchétchénie, la hiérarchie militaire russe, plutôt conservatrice et slavophile, bloqua les réformes de l’appareil militaire afin de conserver ses privilèges tandis que les occidentalistes, eux, conservèrent leur influence dans les affaires politiques. Néanmoins, après la Guerre du Kosovo, les militaires prirent conscience de la nécessité d’effectuer des réformes militaires pour restaurer la parité avec les Etats-Unis.

Passation de pouvoir entre Boris Eltsine et Vladimir Poutine le 31 décembre 1999

Source : Vladimir Poutine (Widipedia)

Cette prise de conscience dramatique fut accompagnée par un changement à la tête de l’État russe. En effet, l’occidentalisme étant discrédité, le Président Boris Eltsine avait perdu toute influence politique en Russie. Pire, il était menacé par plusieurs scandales… Prétextant des problèmes de santé, il fut convaincu de quitter le pouvoir. Dès lors, son Premier ministre devint le 31 décembre 1999 président par intérim de la Fédération de Russie. Il s’agissait de Vladimir Poutine.

Ce dernier se verra confirmer à la tête de l’État suite à l’élection présidentielle de mars 2000. Avec l’arrivée de Poutine à la présidence, la modernisation de l’armée russe s’accélèrera progressivement jusqu’à restaurer la parité avec les États-Unis. Une nouvelle page de l’Histoire russe est dès lors ouverte…

  1. DUMONTEIL Guillaume, « L’idéologue serbe de la guerre de Bosnie », La Croix, 2008, [https://www.la-croix.com/Archives/2008-07-23/L-ideologue-serbe-de-la-guerre-de-Bosnie.-_NP_-2008-07-23-324600].
  2. « L’ère Milosevic », Le Monde diplomatique, 2001, [https://www.monde-diplomatique.fr/mav/55/A/55637].
  3. « La campagne aérienne du Kosovo (archives) – Opération « Allied Force » », Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, 2017, [https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_49602.htm].
  4. « Le président biélorusse à Belgrade », Libération, 1999, [https://www.liberation.fr/evenement/1999/04/14/le-president-bielorusse-a-belgrade_271219].
  5. GLAMOTCHAK Marina, « Russie-Serbie : l’âme slave à l’épreuve de l’énergie », Outre-Terre, in Cairn, 2011, [https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2011-1-page-103.htm#].
  6. GARDAZ Samuel, « Milosevic profite de la visite de Loukachenko pour demander l’adhésion de son pays à l’union Russie-Biélorussie », Le Temps, 1999, [https://www.letemps.ch/monde/milosevic-profite-visite-loukachenko-demander-ladhesion-pays-lunion-russiebielorussie].
  7. KALACHNIKOVA Natalia et SMIRNOV Andreï, « Kosovo. Le bras d’honneur des généraux russes à l’Occident », Le Courrier international, 2005, [https://www.courrierinternational.com/article/1999/06/17/le-bras-d-honneur-des-generaux-russes-a-l-occident].
  8. « Forcing russe au Kosovo. Prenant l’Otan de court, 500 soldats russes sont entrés en Serbie », Libération, 1999, [https://www.liberation.fr/planete/1999/06/12/forcing-russe-au-kosovo-prenant-l-otan-de-court-500-soldats-russes-sont-entres-en-serbie_277263].
  9. Conférence de presse d’Igor Ivanov, Diplomaticeskij Vestnik (organe officiel du Ministère russe des Affaires étrangères), 24 mars 1999.
  10. RAVIOT Jean-Robert, « Mythes et réalités de la convergence russo-yougoslave pendant la crise du Kosovo », Balkanologie, Vol. VII, n° 1, 2003, [https://journals.openedition.org/balkanologie/480#ftn1].
  11. Intervention de Youri Roubinski, membre de l’Institut de l’Europe de l’Académie des Sciences de Russie, Colloque « La Russie et les Balkans », 2008, [https://www.fondation-res-publica.org/La-Russie-et-les-Balkans_a362.html].

Image de tête : Source : « L’OTAN : artisane de paix ou fautrice de troubles et de chaos ? (2nde partie) » (Revue Méthode).

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