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L’armée russe avant Poutine (3/4)

L’armée russe avant Poutine (3/4)

1994-1996 : La Première Guerre de Tchétchénie, les premières remises en question du modèle soviétique

(mis à jour le 22 septembre 2020)

Introduction - Cadre

Alors que la Russie, n’ayant plus les capacités de projeter sa puissance à travers le monde, renforçait sa position dans son « Étranger proche », l’année 1994 allait marquer le début d’une première remise en question du modèle soviétique, toujours en vigueur dans les différentes armées postsoviétiques. Un évènement majeur dans l’Histoire russe postcommuniste allait y contribuer de manière significative : la Première Guerre de Tchétchénie (1994-1996).

Pour en savoir davantage, sur les processus politiques ayant conduit à la déclaration d’indépendance et, donc, à l’éclatement du conflit, veuillez consulter cette page du projet : La marche politique à l’indépendance tchétchène (1985-1996).

Pour Moscou, il était évidement inconcevable que les républiques constitutives de la Russie puissent se détacher, sans réaction, de la Fédération. Ne pas agir serait revenu à leur reconnaître le droit à l’indépendance. Une telle situation aurait sans nul doute conduit la Russie à une implosion comparable à celle qu’a connu l’Union soviétique quelques années auparavant (1990-1991). Néanmoins, traversée par une multitude de crises internes consécutives à la transition postcommuniste, la Russie ne put immédiatement intervenir en Tchétchénie.

Doudaïev, Président tchétchène

Source : Djokhar Doudaïev (Wikipedia)

Ainsi, il fallut attendre 1994 pour voir Moscou intervenir militairement en Tchétchénie afin de faire respecter l’indivisibilité de la souveraineté russe. Durant l’année 1993, la Russie avait réglé nombre de ses problèmes internes : le conflit entre les Ingouches et les Ossètes, la crise constitutionnelle, la négociation d’un accord entre le Tatarstan et le centre moscovite, soit autant d’évènements allant dans le sens d’un renforcement du pouvoir du président Boris Eltsine.

L'armée russe, inefficace dans le conflit tchétchène (1994-1996)

Durant le conflit, des désapprobations se firent entendre au sein du gouvernement et de l’armée russes. En effet, s’il était largement admis qu’il fallait réprimer les peuples qui se soulèvent, il n’était pas pour autant admis que l’armée russe puisse elle-même s’en charger : cela devait être le rôle des forces armées intérieures de la Russie. De plus, comme lors du conflit en Afghanistan (1979-1989), l’armée russe s’avéra incapable de mener une guerre contre un peuple entier, celui de Tchétchénie.

Hélicoptère russe abattu par les Tchétchènes

Source : Première Guerre de Tchétchénie (Wikipedia)

Ainsi, si les Russes, démoralisés et affaiblis par de lourdes pertes, parvinrent à s’emparer de Grozny, capitale tchétchène, en février 1995, la guerre n’était rien d’autre qu’un échec (quasi-) total.

C’est dans ce cadre que, le 31 août 1996, furent signés les accords de Khassaviourt (ville du Daghestan). Ces accords, qui ne seront guère respectés longtemps par les deux camps, stipulèrent un statut quo reconnaissant de fait l’autonomie de la Tchétchénie et reportant les pourparlers concernant l’indépendance. Le 31 décembre, les dernières troupes russes évacuèrent le territoire de la Tchétchénie.

L’armée russe, alors la plus grande au monde, qui faisait trembler les adversaires de Moscou, avait été défaite… 

Les premières réflexions sur la modernisation de l'armée russe (après 1996)

Forte de cette humiliante expérience (qui confirmait les conclusions de la Guerre d’Afghanistan), l’armée russe prit conscience de l’importance d’engager de nouvelles réformes pour moderniser l’appareil militaire russe. Les premières remises en question du modèle militaire soviétique commencèrent alors.

Première prise de conscience : « La Russie avait hérité d’un concept stratégique désuet. Les défis de la guerre moderne – technologie de pointe – contrastaient totalement avec les concepts de la guerre mécanisée à grande échelle à laquelle le pays avait fait face de 1941 à 1945 et qui avaient été érigés en doctrine militaire des forces de l’URSS [1] ».

  • En réaction, les militaires russes commencèrent à comprendre qu’une « guerre mécanisée à grande échelle avec l’Ouest » n’était plus le défi majeur à venir [1]. En effet, « la Russie, en dépit de la croissance économique, n’a pas les moyens de la compétition avec l’Occident ; ensuite, parce qu’elle ne permet pas au pays de se concentrer sur les menaces émanant de sa périphérie qui sont, par nature, très différentes de celle redoutée à l’Ouest [1] ».

Deuxième prise de conscience : « A l’instar de la bataille de Stalingrad (1942-1943), la Russie avait conservé une tactique soviétique consistant à faire intervenir l’infanterie en première ligne, afin de noyer l’adversaire sous le nombre. Néanmoins, l’envoi de l’infanterie en première ligne pour combattre les boïviki (combattants tchétchènes) dans les villes et les montagnes engendrait des pertes massives, ce qui eut pour conséquence la naissance d’un puissant mouvement antiguerre, consécutif au syndrome du body bag (le retour des soldats dans des sacs mortuaires). Ce phénomène entraîna un affaiblissement du soutien populaire à la guerre et la démoralisation des troupes sur le terrain, ce qui conduisit à la défaite finale [2] ».

  • En réaction, la Première Guerre de Tchétchénie incita les militaires russes à privilégier l’aviation et l’artillerie aux traditionnels assauts de l’infanterie. Désormais, les soldats ne seront plus au contact direct avec l’ennemi, notamment dans dans le cadre de combats de rue [2].

Troisième prise de conscience : Les troupes russes, principalement composées de conscrits, manquaient d’entraînement, d’organisation et de professionnalisme. « Les unités ne s’étaient pas ou peu entraînées depuis deux ans. La plupart des bataillons n’étaient pourvus en hommes qu’à hauteur de 55% au plus. L’invasion du territoire fut menée par un ramassis hétéroclite d’unités mal organisées et avec peu de soutien logistique. Les appelés étaient mal instruits, médiocrement entraînés et équipés, peu motivés, se révélant incapables de faire face à des attaques de basse intensité d’une armée peu nombreuse mais très déterminée [1] ».

  • En réaction, l’armée russe décida de mettre l’accent sur la professionnalisation de ses forces. Ainsi, les premières réformes mirent l’accent sur la réduction du nombre d’hommes présents sous les drapeaux. De plus, « la structure organisationnelle fut simplifiée [3] ».

Conclusion

La conclusion de ces prises de conscience était que « l’armée russe n’était pas non plus en mesure, comme en témoigne l’utilisation massive et aveugle de la puissance de feu, de s’adapter aux insurrections, soit au type de combats qu’elle risquait de rencontrer sur la périphérie méridionale et instable de son territoire [1] ».

Pendant ce temps, le débat sur les réformes militaires poursuivit son chemin en Russie, tirant les leçons non seulement des expériences afghane et tchétchène mais également de l’intervention occidentale en Irak de 1991 (puis, au Kosovo en 1999 et, une nouvelle fois, en Irak en 2003).

Phantom II américain durant la Guerre d'Irak (1991)

Source : 17 janvier 1991, les Phantom II tueurs de radars engagent le combat contre l’Irak (Avions légendaires)

Ainsi, «  les théoriciens militaires russes ont constaté une tendance technologique vers une « guerre de la  6ème génération » hautement technicisée et télécommandée. Il est [alors] devenu clair que, sans modernisation et restructuration de l’armée, qui remonte largement à l’ère soviétique, la Russie n’était plus sur un pied d’égalité avec les États-Unis et l’OTAN dans les conflits militaires modernes et ne pouvait pas non plus agir avec succès dans des conflits asymétriques [3] » (contre des guérillas ou des insurrections, par exemple).

Néanmoins, malgré l’urgence de réformes concrètes et approfondies, rien ne changea réellement. Seules, une réduction des effectifs et une simplification de la structure organisationnelle de l’armée eurent lieu au nom de la professionnalisation des militaires. Ce qui est insuffisant et très sommaire… En réalité, « la résistance de l’armée traditionnelle, le volontarisme politique insuffisant et le manque de financement ont cependant fait échouer des réformes réelles – comme une orientation de la structure et de l’organisation sur les nouvelles menaces [3] ».

Par conséquent, il faudra encore attendre l’éclatement de la crise kosovarde (1998-1999) et l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence de l’État russe (2000) pour constater les premiers vrais progrès dans la réforme de l’appareil militaire russe.

  1. CRONE Olivier, « L’armée russe entre déclin, réforme et renaissance », Outre-Terre, in Cairn, 2007, [https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2007-2-page-89.htm#].
  2. SOULE Véronique, « La Tchétchénie redore l’armée russe Fiers de leurs succès, les généraux retrouvent l’arrogance d’antan », Libération, 1999, [https://www.liberation.fr/planete/1999/11/27/la-tchetchenie-redore-l-armee-russe-fiers-de-leurs-succes-les-generaux-retrouvent-l-arrogance-d-anta_288259].
  3. GRÄTZ Jonas, « La réforme militaire russe : progrès et difficultés », Analyse de CSS, CSS ETH Zurich, 2014, [https://css.ethz.ch/content/dam/ethz/special-interest/gess/cis/center-for-securities-studies/pdfs/CSSAnalyse152-FR.pdf].

Image de tête : Source : « Retour en Tchétchénie » (INA).

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