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L’armée russe avant Poutine (2/4)

L’armée russe avant Poutine (2/4)

Armée russe

1992-1993 : L'armée russe, un facteur de puissance et d'influence au sein de la CEI

(mis à jour le 21 octobre 2020)

Introduction - Cadre

Suite à disparition de l’Union soviétique courant décembre 1991, la Russie tenta de conserver le commandement sur les forces soviétiques, qui coïncidaient alors étroitement avec une armée russe qui n’existait pas encore. Ainsi, en janvier 1992, malgré ces tentatives, l’armée ex-soviétique ne disposait plus de statut juridique clair. Une seule exception, la composante de la dissuasion nucléaire soviétique, dont le commandement fut transféré à la Russie le 26 décembre 1991, date de la démission du premier et dernier président de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev.

Pour les autres composantes de l’armée ex-soviétique, la situation n’évolua pas tellement dans l’après immédiat de la disparition de l’URSS. En effet, tout se poursuivit comme auparavant sous le contrôle de facto de la Russie. Néanmoins, il fallait statuer sur le devenir de ces forces armées. Suite aux accords de Minsk (8 décembre 1991) et d’Alma-Ata (21 décembre), la récente Communauté des États indépendants (CEI) fut ainsi chargée de s’occuper de la difficile question du devenir des forces conventionnelles de l’armée ex-soviétique.

Ces accords mentionnèrent également que l’espace postsoviétique demeurerait un espace stratégique commun aux anciennes républiques soviétiques qui seraient membres de la CEI.

CEI avant l'adhésion géorgienne en décembre 1993

Violet : Etats membres ; Rose : Etats participants. Sources : Communauté des Etats indépendants (Wikipedia)

C’est dans ce cadre que la Russie était parvenue, le 30 décembre, à un accord avec la Biélorussie, l’Ukraine et le Kazakhstan en vue d’instaurer une commandement unifié – russe – sur l’ensemble des forces stratégiques présentes sur leurs territoires respectifs[1] [2]. Cette mesure avait permis de rassurer la communauté internationale, l’OTAN en tête, qui souhaitait éviter d’assister à la prolifération nucléaire dans l’espace postsoviétique.

Tentative de mise en place d’un commandement militaire intégré

Dès début 1992, il apparaissait déjà que « le projet russe d’intégration politique, économique et militaire de la CEI vis[ait] en fait à former un « étranger proche », sous le contrôle de Moscou[3] », ce qui n’empêcha pas la plupart des anciennes républiques soviétiques d’y adhérer afin de « permettre la gestion en commun des interdépendances héritées de la période soviétique[3] ». 

Déjà insistante sur l’importance du maintien de l’intégralité et de l’unicité de l’armée (ex-)soviétique lorsque l’URSS n’était pas encore définitivement abandonnée, la Russie ne renonça pas à ses projets de maintenir, au moins, un commandement militaire unifié aux forces conventionnelles des membres de la CEI[2] afin de maintenir son influence sur les questions militaires et sécuritaires au sein de l’espace postsoviétique. C’est dans ce contexte que Moscou retarda la constitution de sa propre armée nationale[2].

Néanmoins, cette conception « unioniste », défendue par la Russie et soutenue par les républiques centre-asiatiques de l’ancienne Union soviétique[2], était en opposition avec la volonté d’indépendance militaire de l’Ukraine, leader des volontés nationalistes au sein de la CEI. Ainsi, dès décembre 1991, Kiev avait exprimé sa volonté de constituer une armée nationale, notamment en partageant les navires et infrastructures de la Flotte soviétique de la mer Noire.

Le dépeçage de l'armée ex-soviétique

Finalement, l’avenir de l’armée ex-soviétique fut débattu le 14 février 1992[2]. Les débats débutèrent sous les pires auspices pour les tenants d’une conception « unioniste ». L’Ukraine annonça rapidement qu’une armée nationale ukrainienne avait été partiellement constituée dès le 24 août 1991[2], jour de la Proclamation de son indépendance. A la suite de quoi, la Moldavie, l’Azerbaïdjan et la Biélorussie déclarèrent qu’ils entameront également la constitution de forces armées nationales[2]. Dès lors, il devint impossible de poursuivre la formation « d’armées unifiées placées sous l’égide d’un Haut Commandement de la CEI[2] », malgré la mise en place d’un commandement unifié transitoire, et donc temporaire (jusqu’au 15 juin 1993[2]).

Véhicule de transport de troupes BTR-80

Source : Russian troops, BTR-80 (DefenceTalks)

C’est ainsi qu’implosa l’armée ex-soviétique en armées nationales postsoviétiques. En effet, au gré des décrets présidentiels, les différentes républiques placèrent sous leur autorité les troupes ex-soviétiques présentes sur leurs territoires respectifs. Dans un tel contexte,  n’étant plus soutenu que par les républiques centre-asiatiques[2], le président russe Boris Eltsine se résolut à la nouvelle donne, institua un ministère de la Défense le 16 mars 1992 et se décida le 7 mai à promulguer un décret plaçant toutes les troupes ex-soviétiques présentes sur le territoire russe sous le commandement du nouveau ministère de la Défense[2].

La CEI, un vecteur de la puissance militaire russe ?

Dès le 15 mai, à défaut de maintenir un commandement unifié sur les armées ex-soviétiques, la Russie parvint à promouvoir l’idée d’une défense et d’une sécurité commune au sein de la CEI à l’occasion du Traité de Tashkent (ou Traité de sécurité collective)[4] entre la Russie, les républiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan) ainsi que l’Arménie, auxquels se joindront l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Biélorussie (1993).

 

Poursuivant l’intégration régionale au sein de l’ancienne Union soviétique, le 22 janvier 1993, la Charte de la CEI fut achevée. Elle contenait plusieurs dispositions relevant du domaine militaire et sécuritaire. Ainsi, l’article 11 mentionne que « les États membres mènent « une politique concertée dans le domaine de la sécurité internationale, du désarmement et du contrôle des armements, de l’édification des Forces armées, et maintiennent la sécurité au sein de la Communauté, notamment à l’aide de groupes d’observateurs militaires et de forces collectives de maintien de la paix[4] ». Néanmoins, il ne fallut pas attendre la Charte pour voir le déploiement par la CEI de missions de maintien de la Paix, sous mandat de l’ONU.

En effet, devant l’urgence du risque imminent de déstabilisation régionale, l’année 1992 avait déjà vu l’envoi de deux forces de maintien de la Paix de la CEI en Géorgie et en Moldavie. La JPKF fut déployée le 1° juillet pour apaiser le conflit sécessionniste opposant la Géorgie à l’Ossétie du Sud[5] tandis que la PKF fut, elle, déployée le 29 juillet afin d’apaiser un autre conflit sécessionniste opposant la Moldavie à la Transnistrie, majoritairement russe[6].

A partir de 1993, la Charte ayant déterminé un cadre légal pour ces opérations de Paix, deux autres forces de maintien de la Paix de la CEI furent encore envoyées.

Troupes transnistriennes, soutenues par la XIV° Armée russe, à Tiraspol

Source : Guerre du Dniestr (Wikipedia)

Une force collective a ainsi été déployée le 24 septembre dans le but de redresser le Tadjikistan, déstabilisé par des rebelles islamistes venant de l’Afghanistan voisin[7], alors que la CISPKF le sera le 14 mai 1994 pour remplacer les troupes russes d’interposition (déployées  suite au cessez-le-feu de  juillet 1993) et apaiser le conflit sécessionniste opposant l’Abkhazie à la Géorgie[8].

Ces forces de maintien de la Paix de la CEI se trouvaient de facto sous le contrôle russe, le commandement militaire et une composante importante des effectifs et du matériel étant russes. De la sorte, la Russie y trouva un moyen de maintenir son influence dans les domaines militaire et sécuritaire au sein de son « Étranger proche », malgré la disparition de l’Union soviétique.

Conclusion

A l’aube de l’année 1994, alors qu’elle était en pleine politique d’ouverture et de rapprochement avec l’Occident, la Russie arrivait progressivement au terme du rapatriement de ses forces stationnées à l’étranger, principalement en Europe centre-orientale et en Mongolie. Dès lors, la Russie ne maintint plus qu’une présence militaire minimale hors de l’espace postsoviétique, notamment en Syrie, à Cuba et au Viêtnam.

A l’opposé, Moscou sut maintenir une influence indéniable sur les questions militaires et sécuritaires au sein de l’ancienne Union soviétique. En effet, l’armée russe put notamment intervenir sous le couvert de mandat de la CEI en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud), en Moldavie (Transnistrie) et au Tadjikistan tout en conservant une présence militaire à travers l’ensemble des pays de la région (bases, installations et facilités militaires).

Armée russe
Char russe devant la Maison Blanche de Moscou

Source : Pravoslavie.ru

De plus, l’armée russe a également su conserver le pouvoir politique de l’ancienne armée soviétique en Fédération de Russie. Ainsi, comme lors du Putsch manqué d’août 1991,  l’armée s’impliqua « à nouveau » dans les affaires intérieures de la Russie lors de la crise politique et constitutionnelle de 1993, qui opposa le président russe au Soviet Suprême de Russie (Parlement russe)[11]. A cette occasion, le système politique russe fut alors épuré de ses derniers éléments soviétiques et une nouvelle Constitution fut rédigée. 

Enfin, il est également intéressant de constater que, parallèlement à ces évolutions, les tensions s’intensifiaient dangereusement entre Moscou et la Tchétchénie, en sécession ouverte depuis 1991-1992, suite au refus de ratifier le Traité fédératif de la Fédération de Russie[9] [10]. Souhaitant conserver son influence et son prestige au sein de l’espace postsoviétique, le Kremlin ne pouvait aucunement rester immobile…

  1. « 3-30 Décembre 1991 URSS », Universalis, [en ligne], s.d., [http://www.universalis.fr/evenement/3-30-decembre-1991-disparition-de-l-et-demission-de-mikhail-gorbatchev-apres-la-creation-de-la-c-e-i/], (consulté le 19/02/2017).
  2. YAKEMTCHOUK Romain, « La Communauté des États indépendants : CEI », Annuaire français de droit international, 1995, vol.41, n°1, p248-254.
  3. MONGRENIER Jean-Sylvestre. Stratégie et géopolitiques russes des hydrocarbures : Un défi pour l’Europe, Louvain-la-Neuve : Presses Universitaires de Louvain, 2013, p83.
  4. QORABOYEV Ikboljon, « Fiche d’information de l’organisation : OTSC », Réseau de recherche sur les opérations de paix, [en ligne], 2010, [http://www.operationspaix.net/13-fiche-d-information-de-l-organisation-otsc.html], (consulté le 08/04/17).
  5. « JPKF », Réseau de recherche sur les opérations de paix, [en ligne], s.d., [http://www.operationspaix.net/69-operation-jpkf.html], (consulté le 05/03/17).
  6. « PKF », Réseau de recherche sur les opérations de paix, [en ligne], s.d., [http://www.operationspaix.net/136-operation-pkf.html], (consulté le 05/03/17).
  7. « Force collective de maintien de la paix de la CEI au Tadjikistan (1993-2000) », Réseau de recherche sur les opérations de paix, [en ligne], s.d., [http://www.operationspaix.net/43-operation-force-collective-de-maintien-de-la-paix-de-la-cei-au-tadjikistan-1993-2000-.html], (consulté le 05/03/17).
  8. « CISPKF », Réseau de recherche sur les opérations de paix, [en ligne], s.d., [http://www.operationspaix.net/15-operation-cispkf.html], (consulté le 05/03/17).
  9. KHERAD Rahim, « L’ONU face aux conflits du Timor-Oriental et de la Tchétchénie », in Madjid Benchikh (dir.), Les Organisations Internationales et les conflits armés, Paris : L’Harmattan, 2001, p. 240.
  10. « Le traité fédéral russe de 1992 », Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale, [en ligne],1994, [http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-2060.html], (consulté le 08/04/17).
  11. « La Russie de Boris Eltsine », Radio Canada, [en ligne], s.d., [https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/tetes/eltsine/07.html], (consulté le 08/04/17).

Image de tête : Source : « 1993 Russian coup in photos – Russia » (TASS).

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