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L’identité russe et la géopolitique de la Russie

L’identité russe et la géopolitique de la Russie

La question identitaire russe, la lutte entre les tendances occidentalistes et slavophiles

(mis à jour le 06 octobre 2020)

Introduction - Cadre

Dans le précédent article, il fut mentionné que les invasions mongoles du XIII° siècle eurent d’importantes conséquences sur l’identité russe (impactant les mentalités, la perception du monde, la culture, la politique, la diplomatie, etc.). En effet, en 1243, des Turco-Mongols, les Tatars (nom donné par les Russes), établirent le Khanat de la Horde d’Or. Celui-ci assurera la domination turco-mongole sur les principautés russes pendant plus de  200 ans. 

  • Les Tatars originaux étaient une tribu mongole qui fournit une partie importante des troupes de l’armée de Batu, petit-fils de Gengis Khan et fondateur de la Horde d’Or, durant les invasions du XIII° siècle en Europe (Encyclopédie Larousse). Ce peuple a progressivement disparu en s’assimilant aux différentes populations (turques, slaves ou finnoises), dont certaines continuent, encore de nos jours, à parler la langue tatare.

Dans ce contexte, on peut noter que les populations, cultures et langues turques et mongoles avaient déjà atteint un tel haut degré de mélange qu’il est parfois difficile, voire impossible de définir avec certitude l’origine d’une population, d’un mot ou d’une coutume. Ce degré de mélange entre Mongols et Turcs est exprimé par le terme de « Turco-Mongol » .

Ainsi, les Russes appelèrent « Tatars » (Encyclopédie Larousse) :

  • Toutes les tribus mongoles et turques du domaine de Batu (XIII°-XIV° siècles).
    • Cause : Les « Tatars originaux » formaient l’avant-garde des armées mongoles.
  • Toutes les tribus musulmanes de langue turque de la Horde d’Or (XIV°-XV° siècles).
    • Causes : Les Mongols, peu nombreux, s’assimilèrent aux populations turques alors que l’Islam progressait au sein des populations turco-mongoles.
  • Par extension, toutes les tribus musulmanes de langue turque de la Russie et de la Sibérie (après le XV° siècle).

Concrètement, dans le cadre des « Clés de l’Est », sauf indication ou précision contraire (les « Tatars originaux » ou les locuteurs de la langue tatare, par exemple), le terme de « Tatar » renverra à sa seconde définition, à savoir les populations musulmanes de langue turque ou mongole se trouvant sur le territoire de l’ancienne Horde d’Or.

De plus, pour rappel, il est également intéressant de constater que les invasions mongoles coïncidèrent avec les croisades et la propagation du christianisme catholique dans les régions baltes. Ainsi, les seuls contacts que les Russes eurent alors avec les Européens furent de nature guerrière. En effet, c’était durant cette période que le célèbre Alexandre Nevski, alors prince de Novgorod (1236-1252), vainquit les Suédois à la bataille de la Neva (1240) et les Chevaliers teutoniques à la bataille du lac Peïpous (1242).

Dans un tel contexte, les principautés russes évoluèrent de manière isolée par rapport aux grandes évolutions alors en cours en Europe. Avec le temps, la différence se fit tellement importante qu’il n’était plus si évident de percevoir la Russie comme étant européenne, ce qui marqua au fer rouge la formation de l’identité culturelle russe, et donc la politique étrangère de la Russie.

Au début du XIX° siècle, ce tiraillement culturel se structura en deux courants opposés. D’un côté, l’occidentalisme considère que la Russie est européenne et devrait se tourner vers le reste de l’Europe. De l’autre côté, le slavophilisme considère, lui, que la Russie n’a rien d’européenne du fait de sa composante asiatique importante et que, par conséquent, elle devrait suivre sa propre voie.

Les débuts difficiles de la Russie

Dans tous les cas, en 1480, lorsque la Moscovie parvint à s’émanciper du joug mongol de la Horde d’Or, ces questions identitaires n’existèrent pas encore. En effet, Moscou restait géopolitiquement orientée vers le monde turco-mongol. Les seuls contacts avec des puissances européennes ne sont alors que les rivalités avec la Suède et les Chevaliers teutoniques (bientôt supplantés par la Pologne) autour de la Baltique, conséquence de l’annexion de la république marchande russe de Novgorod en 1478.

Ainsi, en continuité avec le rejet de la tutelle de la Horde d’Or, les armées moscovites prirent et détruisirent Saraï, sa capitale, en 1502. Ensuite, la toute récente Russie se lança dans une offensive vers l’Est en vue de détruire les khanats tatars issus de la dissolution de la Horde : annexions du Khanat de Kazan (1552), d’Astrakhan (1556) et de Sibir (1598). Cette campagne orientale permit à la Russie de pacifier sa frontière orientale et d’ouvrir la voie à la conquête de la Sibérie.

Expansionnisme de la Russie
Expansionnisme de la Russie

Source : Histoire de la Russie (Wikipedia)

Enfin, malgré sa victoire à l’Est, la Russie restait fragile. Au Sud, sous la protection des Turcs ottomans, les Tatars de Crimée poursuivaient leurs raids en territoire russe, dont l’un déboucha même sur le pillage et l’incendie de Moscou (1571). A l’Ouest, si les conflits avec la Suède se limitèrent, en général, aux régions entourant la Baltique (Finlande et Livonie (grosso modo l’Estonie et la Lettonie)), la Pologne-Lituanie, elle, s’avèrera être un ennemi mortel de la Russie.

Dans ce contexte, offensifs, les Polonais iront même jusqu’à occuper Moscou de 1610 à 1612, profitant même de l’occasion pour faire élire leur candidat à la dignité de tsar. Il s’agissait d’un membre de la Maison royale suédoise de Vasa : le futur roi Ladislas IV de Pologne. 

Le règne de Pierre I° le Grand (1682-1725), l'occidentalisation forcée de la Russie

Jusque là, les contacts avec l’Europe ne s’étaient donc limités qu’aux relations conflictuelles avec leurs voisins suédois, teutoniques et polonais. Il faudra encore attendre la toute fin du XVII° siècle pour assister à un changement radical de la politique étrangère russe. En effet, également initiateur de la « course aux mers chaudes » , Pierre I° le Grand, tsar (1682-1721), puis « empereur de toutes les Russies » (1721-1725), décida qu’il était temps de changer de politique étrangère, alors encore largement orientée vers l’Orient turc, en direction des États européens. Premier signe de cette réorientation diplomatique, Moscou cesse de payer un tribut aux Tatars de Crimée en 1685. 

Rapidement, il se mit à fréquenter les étrangers à Moscou et s’initia auprès d’eux aux techniques modernes. D’ailleurs, en 1696, c’est avec l’aide de techniciens européens qu’il parvint à arracher la citadelle d’Azov aux Turcs ottomans, octroyant un premier accès à la mer Noire à la Russie. Ensuite, il envoya la « Grande Ambassade » (1697-1698), dont il faisait lui-même partie, à travers le continent européen. Initialement expédiée pour négocier des alliances de revers contre les Ottomans, l’ambassade permit également d’apprendre les techniques modernes de l’Europe afin de les importer en Russie et de la moderniser. 

  • Artillerie (Prusse et Angleterre),
  • Charpenterie (Provinces Unies/Hollande),
  • Industrie navale (Provinces Unies et Angleterre),
  • Médecine dentaire (Provinces Unies),
  • Métallurgie (Angleterre),
  • Sidérurgie (Angleterre).

A son retour de la « Grande Ambassade » , Pierre le Grand ordonna à ses courtisans de se raser la barbe et de se vêtir à la manière occidentale, abandonnant certaines pratiques byzantines ou tatares.

Aussi, il légalisera le tabac et imposera le calendrier grégorien (celui en usage en Europe).

Parallèlement, afin de renforcer la nouvelle orientation diplomatique de la Russie, Pierre le Grand décida d’établir une nouvelle capitale. Ainsi, en 1703, il fonda la ville de Saint-Pétersbourg en Ingrie, un territoire qui venait d’être arraché aux Suédois à l’occasion de la Grande Guerre du Nord (1700-1721). La ville se situant au bord de la Baltique, elle est donc explicitement orientée vers l’Europe par le biais des voies maritimes.

Piotr Tchaadaïev (1796-1856), la naissance du slavophilisme

Jusque dans la première moitié du XIX° siècle, les souverains de Russie furent, à quelques exceptions près, ouverts à la modernisation et à l’européanisation de l’Empire russe. Néanmoins, considérant que cette européanisation altérait l’esprit national russe, le philosophe russe Piotr Tchaadaïev proposa que « l’Histoire des Slaves était si pauvre que la Russie, elle-même, n’avait pas d’Histoire, et donc aucun avenir [1] ».

Selon lui, la Russie avait manqué une partie fondamentale de l’évolution européenne, notamment à cause des invasions mongoles du XIII° siècle : « elle est restée une terre primitive, instinctive qui n’a pas su construire une Histoire. Pour cette raison, la Russie est condamnée à demeurer spectatrice de l’Histoire européenne [1] ». Dans sa « Lettre philosophique », publiée en 1836 dans la revue Teleskop, il termina son article par ses lignes :

(Parlant des idées européennes)

Piotr Tchaadaïev, père du slavophilisme
Piotr Tchaadaïev, père du slavophilisme

Source : Slavophilisme (Wikipedia)

« C’est cela, l’atmosphère de l’Occident ; c’est plus que de l’histoire, c’est plus que de la psychologie, c’est la physiologie de l’homme de l’Europe. Qu’avez-vous à mettre à la place de cela chez nous ? [2] »

Une Russie « européenne » ou « russo-slave » ?

Suite à la propagation des idées de Tchaadaïev sur l’altération de l’identité russe par l’importation et l’assimilation de la culture européenne, le débat se structura en deux camps idéologiques au sein des élites russes. Les partisans d’un rapprochement avec l’Europe se regroupèrent au sein des « occidentalistes » tandis que les partisans d’une « voie russo-slave » le firent au sein des « slavophiles » [3].

Cette tension entre occidentalisme et slavophilisme est, encore de nos jours, un enjeu fondamental sur l’identité russe, notamment sur des questions comme la nature de l’autorité, de la société ou du rapport à l’Europe [4] (et, par extension, à l’Amérique du Nord). Ainsi, la question de l’identité culturelle de la Russie détermine toujours la définition des politiques aussi bien intérieures qu’extérieures. Concrètement, en fonction des périodes, l’un et l’autre courant purent prendre l’ascendant politique, en influençant le chef d’État russe (empereur, secrétaire-général ou président) ou en profitant du contexte international.

Dans ce cadre, les slavophiles purent prendre l’avantage sous le règne de l’empereur Nicolas I° (1825-1855), notamment. Ce dernier fut un dirigeant réactionnaire qui était profondément hostile à la France et à ses idées révolutionnaires. Ainsi, influencé par les slavophiles, il fut convaincu que, « malgré ses apparences modernes et positives, l’Occident était néfaste, décadent et subversif pour l’État russe [4] ».

Le règne de Nicolas I° (1825-1855), la victoire du slavophilisme

Le Tsar Nicolas I°

Source : Nicolas Ier (empereur de Russie) (Wikipedia)

En 1833, afin de lutter contre l’influence des « idées françaises » (libéralisme politique et nationalisme), Nicolas I° lança une nouvelle doctrine, la « Narodnost’ », qui visait à rééduquer la jeunesse russe. Ce terme est assez difficile à définir car intraduisible littéralement. Il peut renvoyer à la notion de « peuple », d’ « ethnie », de « nation » ou d’ « esprit ». Ainsi, « « Narodnost’ » correspond à « nationalité », « caractère national », « esprit national », « être national », « génie national », etc. [5] ».

Cette doctrine définissait l’identité russe en trois grandes composantes : « autocratie, orthodoxie et génie national » [4]. Le « slavophilisme » étant devenue doctrine d’État par l’intermédiaire du « Narodnost’ », elle affirmait que la Russie devait utiliser sa propre voie, une voie « russo-slave » au sein de laquelle l’orthodoxie chrétienne et l’autorité de l’Empereur tinrent une position centrale. Par extension, il est à noter que ce slavophilisme ouvra rapidement la voie au panslavisme (doctrine prônant l’union politique de tous les Slaves). Ainsi, le premier Congrès panslave se tint en 1848 à Prague.

Ce projet alternatif au rapprochement avec l’Europe provenait de l’impression que « la Russie [n’était qu’]un corps étranger et hostile à la culture européenne [4] ». Par conséquent, la Russie ne serait pas en retard sur l’Europe vu qu’elle n’est pas européenne mais serait simplement tout autre ; elle serait différente de l’Europe et suivrait donc un chemin, un projet différent.

Par opposition, les occidentalistes virent le fossé entre la Russie et l’Europe comme le résultat dû « aux conjonctures politiques ou culturelles et [qui pouvait] être surmonté par des efforts de la part de la Russie [4] ». Face à la voie « russo-slave » des slavophiles, ils tenteront de promouvoir un rapprochement avec l’Europe afin de « combler le retard et [de] remettre la Russie sur la voie du développement européen [4] ».

Conclusion

Pour conclure, il est intéressant de constater que le débat entre la « voie européenne » ou la « voie russo-slave » de la Russie n’est toujours pas achevé et connaît toujours autant de passion, mais en ayant changé de cadre. Actuellement, on ne parle plus de slavophiles mais d’ « eurasistes » ou de « néo-eurasistes » .

La persistance de ce débat sur les orientations fondamentales de la Russie démontre bien qu’il ne s’agit pas que d’un simple débat théorique, philosophique ou identitaire, mais bien d’un déterminant politique et géopolitique. Cette tension entre les deux voies déterminent encore et toujours les mesures prises et les stratégies mises en œuvre par l’État russe. Ainsi, après l’implosion de l’Union soviétique (au sein de laquelle une certaine vision panslave avait persisté), la Fédération de Russie s’avère toujours être tiraillée entre ces deux conceptions de sa nature. Un parfait exemple n’est autre que l’actuel président russe, Vladimir Poutine.

En effet, en 2001, en geste d’amitié envers les États-Unis, alors frappés par les attentats du 11 septembre, Moscou évacua ses dernières troupes basées à Cuba et au Vietnam. En échange, la Seconde Guerre de Tchétchénie fut reconnue par Washington comme étant partie prenante de la « guerre contre le terrorisme ». Pourtant, dès 2008, en opposition à l’Occident, la Russie intervint militairement en Géorgie, puis en Ukraine (2014), toutes deux favorables à l’intégration euro-atlantique.

  1. SPETSCHINSKY Laetitia, « Partenariat euro-russe : Enjeux et processus », Université catholique de Louvain, Cours (Chaire InBev-Baillet-Latour UE-Russie), 2013-2014, pp33-34.
  2. TCHAADAÏEV Piotr, « Lettres philosophiques adressées à une dame (1829-1830), lettre première », Centre de recherches en épistémologie comparée de la linguistique d’Europe centrale et orientale de Lausanne, [en ligne], s.d., [http://www2.unil.ch/slav/ling/index.html], (consulté le 07/01/17).
  3. LEROY-BEAULIEU A., L’Empire des Tsars et les Russes, Paris : R. Laffont, 1990, Livre IV, chapitre 1, pp159-170.
  4. SPETSCHINSKY Laetitia, op.cit., p33.
  5. LEMAGNEN Catherine, Un élément constitutif de l’identité nationale : le concept de narodnost’ dans la pensée russe du XIX° siècle, essai de position du problème, s.l. : Revue Russe, 2011, vol. 36, n°1, pp11-20.
Image de tête : Source : « 3 décisions pour contrer le danger russe et mettre fin à la faillite stratégique des démocraties » (HuffingtonPost).

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