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Les enjeux du Rimland

Les enjeux du Rimland

Le Rimland, une confrontation entre Washington et Moscou ?

(basé sur un article d’Arno Zaglia (ancien contributeur régulier) du 09 décembre 2016 ; corrigé et mis à jour le 18 novembre 2019)

Introduction

Alors que l’Empire russe venait de disparaitre dans les méandres de la Révolution bolchevique (1917), le Britannique Halford Mackinder créa en 1919 un nouveau concept géopolitique : le Heartland. Ce concept reposait sur la théorie suivant laquelle « quiconque contrôlait l’Europe de l’Est contrôlait le Heartland, que quiconque contrôlait le Heartland contrôlait l’île Monde, et qui quiconque contrôlait l’île Monde contrôlait le monde ».

Dans cette théorie, le Heartland correspond approximativement aux territoires ayant appartenu au défunt Empire russe. De cette manière, Mackinder fournit une explication de la faiblesse de la Russie sur sa frontière occidentale. En effet, l’absence de réelles défenses naturelles avait, par le passé, laissé le passage libre à de nombreux envahisseurs venus de l’Ouest. Ainsi, les Polonais, les Lituaniens, les Suédois, les Français et les Allemands avaient profondément avancé en territoire russe, parfois jusqu’à Moscou.

Quelques années plus tard, s’inspirant des travaux d’Alfred Mahan et tirant les leçons du « Grand Jeu » russo-britannique, l’Américain Nicholas Spykman revisita la théorie du Heartland en introduisant un concept complémentaire : le Rimland.

Le Rimland

Ainsi, en 1938, reformulant les propos de Mackinder, Spykman déclara que « quiconque contrôlait le Rimland contrôlait le Heartland, et quiconque contrôlait le Heartland contrôlait le monde ». Ainsi, contrairement à son prédecesseur qui établissait le Heartland comme le pivot du monde, il plaça la zone pivot sur le Rimland, un « croissant intérieur » qui entourait le Heartland (voir carte ci-contre).  

Carte représentant le Heartland et le Rimland
Carte représentant le Heartland et le Rimland

Source : Rimland (Wikipedia)

Alfred Mahan n’est autre que le père de la doctrine navale américaine (construction d’une flotte de guerre, installations de bases navales le long des routes maritimes,  conquête de points d’appui dans les Antilles et dans le Pacifique, etc).

Si les deux géopoliticiens n’avaient pas les mêmes réponses, ils partageaient les mêmes préoccupations. En effet, il leur semble primordial de contrôler les océans afin de juguler les prétentions hégémoniques des puissances continentales. De plus, ce monopole des mers était vital pour la survie et le commerce de leurs nations respectives.

A l’aube de la Guerre froide, les Britanniques étant hors- jeu du fait de la décolonisation (perte de l’Empire des Indes en 1947), les Soviétiques et les Américains sont désormais les deux superpuissances mondiales. Ils ne manqueront pas de convoiter le Rimland pour différentes raisons.

La géopolitique russe

Pour Moscou, il était devenu vital, dès le XVIII° siècle, d’obtenir des accès aux mers méridionales, les « mers chaudes », dépourvues de glaces toute l’année. En effet, le climat rigoureux interrompt ou, au mieux, ralentit le trafic maritime et fluvial pendant l’hiver, pénalisant la circulation des marchandises et des personnes. Cette situation bridant le développement économique de la Russie, il est donc compréhensible que Moscou cherche à se désenclaver. De plus, il est à noter que, pour atteindre les mers méridionales, la Russie devait et doit encore traverser le Rimland.

En effet, c’est notamment dans le cadre de cette quête aux « mers chaudes » que les Russes se confrontèrent aux Britanniques en Asie centrale dans ce que l’on appelle le « Grand Jeu » (XIX° siècle). Il en est de même en 2014 avec l’annexion de la Crimée par la Russie. Cela répondait à cette double crainte géoclimatique et géoéconomique. En effet, la plupart des ports russes de la région n’étant pas suffisamment développés, la possession de la base navale de Sébastopol assure à Moscou le libre-accès à la mer Noire. En outre, la présence d’installations navales dans le port syrien de Tartous répond aux mêmes besoins mais pour la mer Méditerranée orientale.

 
Enfin, pour Alexandre Douguine, géopoliticien russe et penseur du néo-eurasisme, la Russie est le pivot du monde et il ne lui reste plus qu’à contrôler le « croissant intérieur », le Rimland, dans le but de contrôler les « Îles extérieures » et ainsi isoler les États-Unis. D’ailleurs, la conception géopolitique de Douguine n’est passé inaperçu ni au sein du Kremlin ni auprès de la Maison Blanche…
 

La géopolitique américaine

Tirant les leçons du « Grand Jeu » et des deux guerres mondiales, Washington craint les prétentions hégémoniques continentales de Moscou. En effet, si les Américains souhaitent sécuriser leurs routes commerciales, il faut empêcher les avancées russes vers les « Îles périphériques ». Concrètement, il s’agit des Amériques, de l’Afrique, de l’Océanie et du Japon. Pour ce faire, une seule solution : garder le contrôle du Rimland pour isoler le Heartland russe. Par ailleurs, cette conception géopolitique a été la base de la Doctrine Truman (cf. Politique du Containment) durant la Guerre froide.

En effet, le début de la Guerre froide a vu la création de plusieurs alliances régionales visant à empêcher les incursions communistes/soviétiques. Il s’agit de l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) pour l’Europe, de l’Organisation du Traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE) pour la région homonyme, l’Australia, New Zealand, United States Security Treaty (ANZUS) en Océanie, et le Pacte de Bagdad pour le Moyen-Orient. Ces manoeuvres diplomatiques permirent de contenir (ou de tenter de le faire) la progression du communisme, et donc l’influence soviétique dans le Rimland.
 

Enfin, de nos jours, les Etats-Unis continuent d’appliquer cette conception géopolitique aux Relations internationales. Néanmoins, cela ne concerne plus uniquement la Russie mais également la Chine. En effet, la Chine cherche à restaurer le prestige de l’ancien « Empire du Milieu », ce qui se traduit notamment par une politique de puissance dans le Rimland.

Conclusion

Un "arc de crises"

Pivot mondial ou non, le Rimland semble être un concept incontournable, convoité par les puissances maritimes et continentales. Il est à la fois la porte d’entrée des riches terres d’Eurasie mais aussi le point d’accès aux « mers chaudes » du Sud. Quoi qu’il en soit, tout se joue entre Washington, Moscou et Pékin. L’Europe, l’Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient sont devenus malgré eux l’enjeu d’une nouvelle lutte d’influence entre les grandes puissances.

Or cette convoitise fait du Rimland une potentielle zone de guerre. Zbigniew Brzeziński a qualifié le Rimland d’ « arc de crises [1] ». La guerre en Syrie et la lutte contre l’islamisme salafiste au Moyen-Orient que mènent actuellement les Russes et les Américains cachent cette rivalité entre le Heartland et les Îles périphériques pour l’extension de leur sphère d’influence au sein du Rimland

L'élargissement de l'OTAN vers l'Est

La crise ukrainienne est aussi un exemple de convoitise géopolitique entre la Russie et les Etats-Unis, l’Union européenne appliquant le Bandwagoning vis-à-vis de Washington. En effet, Moscou craignait de perdre l’accès à la mer Noire et d’être flanquée par l’OTAN sur son flanc occidental. De son côté, l’OTAN voulait exploiter le sentiment anti-russe pour dégager l’Ukraine de la sphère d’influence russe. L’élargissement de l’Alliance atlantique vers l’Est reste et restera probablement une pomme de discorde entre l’Occident et la Russie.
 
Il aurait été peut-être plus sage, dès la chute de l’URSS, de laisser entre l’OTAN et la Russie une zone-tampon composée d’États indépendants et neutres. Ces derniers auraient alors dû être politiquement stables, écononomiquement viables. De plus, ils auraient dû jouir de moyens militaires les rendant capables de dissuader ou, le cas échéant, de résister aux tentatives russes et occidentales d’empiéter sur leurs territoires ou d’intervenir dans leurs affaires intérieures.

Néanmoins, la constitution d’un tel glacis territorial, d’une zone-tampon aurait-elle été efficace dans le long-terme? N’aurait-elle pas plier face aux ambitions ou au promesses de ces deux grands voisins : la Russie et l’OTAN ?

  1. BROWN Senom, The Causes and Prevention of War, Second Edition, New York : St. Martin’s press, 1994, pp.60-61. 
  1. BROWN Senom, The Causes and Prevention of War, Second Edition, St. Martin’s Press, 1994.
  2. DOUGUINE Alexandre, Le prophète de l’eurasisme, Avatars Éditions, 2006.
  3. LARUELLE Marlène, Russian Eurasism : An Ideology of Empire, Washington: Johns Hopkins University Press, 2012.
  4. VEJUX Elie, Heartland, Rimland : quelle théorie pour l’espace maritime contemporain?, Les yeux du monde, [http://les-yeux-du-monde.fr/ressources/notions/23189-heartland-rimland-quelle-theorie], 7 décembre 2015.

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